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"Laisser faire le poème, puis s'en défaire en écrivant ce qui s'en approche le plus, à défaut de savoir ce que c'est. S'interposer le moins possible, laisser entendre la musique et pas le musicien. Est-ce encore de mise, alors que notre soleil périphérique va s'éteindre, et nous bien avant lui, sur cette planète que nous aurons détruite et où nous nous agitons, comme des insectes sur une peau de lait à peine refroidie ?

La poésie aujourd'hui est-elle encore autre chose qu'un acte obsolète, vaguement infantile, ridicule, indécent ou, plus radicalement, impossible depuis que chacun de nos mots porte le deuil de nos génocides, de nos massacres, de nos croisades et de nos guerres honteuses, de nos assassinats boursiers et, surtout, celui, impardonnable, de notre indifférence, de notre confort et du sentiment délicatement exquis de notre culpabilité ?

Non. Rien de tout cela. Le poème est : c'est tout ! Comme pommier pommant et graine grainante. Il s'en tient là, tant que nous sommes.

Il suinte ou jaillit -c'est selon- comme une eau jetée sur des pierres chauffées à blanc. Il n'éclaire, n'éclaircit rien, ne donne ni ne prend, n'explique pas mais constate. Il épaissit le mystère du monde et l'énigme des émotions, mettant par là la liberté au-delà et hors d'atteinte de ceux qui prendraient la parole pour prendre le pouvoir. Il est jubilation du réel, même désespérée, il est louange, même pour personne, d'une réalité miraculeuse : la vie, débarrassée des toxines du discours, du dogme et de l'illusion.

Le poème n'a qu'une qualité : c'est d'être un miroir impitoyable, qui ne nous permet plus de nous voiler les yeux ni de nous boucher les oreilles devant le chant de l'être et les danses du rythme. C'est pourquoi tant d'entre nous s'y refusent et en font l'impasse, car une part de vérité sur nous-mêmes est plus redoutable à supporter que la certitude de notre mort.

Tous les peuples ont commencé par un poème. Ce texte fondateur aussitôt est devenu anonyme (ou divin, ce qui revient au même) parce qu'il appartient à tous et déborde du nom qui le portait. Les poètes sont donc rares, si nous exceptons ceux qui ont fait de la gesticulation, des marottes de l'ego et de la baratte des amours une spécialité qui se voudrait un art.

Lire ou écrire un poème, c'est s'absenter des masques de soi, retourner, au premier cri du premier souffle qui nous jeta, déchirés, des forges de la galaxie ici sur cette terre, et retrouver l'éternel instant de l'éternel début ; c'est encore l'autre, l'autrement, l'inentendu des mots... comme on laisse, dans une chaise longue, sur les plages de l'espace et face à l'océan du temps, le chapeau de paille de notre vie et le nez de clown de nos destins.

Lire, c'est dresser l'inventaire des invendus de la création, se convaincre que l'éternité n'est qu'un battement de cils de l'instant, avant la dispersion des collections de nos cinq sens, dans les ventes publiques de l'âme et sous les enchères de l'oubli.

Est-ce à ce point dérisoire de tenter l'écoute d'un poème qu'il faille y voir uniquement le don d'ue enfance attardée ou la recherche folle du génome humain de l'amour ?

 

Des forces quasi immatérielles lient l'ensemble au tout, le divers au simple et le multiple à la somme de ses éléments, augmentée de la présence cachée de l'acteur de cette rencontre dans le chaos quantique de la création : le poème.

Parler aux dieux que nous avons créés, aux cieux que nous avons vidés, a-t-il encore un sens ? Oui, quand on sait, qu'on sent, avoir touché au vivant, d'assez près pour y trouver notre écriture propre, et fait vibrer, un peu, le souffle intemporel, impersonnel, de cette basse continue qui contient le chant de l'univers.

Il n'est exigé pour cela que trois pratiques, élémentaires mais obstinées, dont l'efficace réside dans l'effacement devant la démesure du projet, et comme le dit Krishna-murti : si on ne peut pas donner rendez-vous auvent, on peut toujours laisser la fenêtre ouverte.

Il s'agira donc d'exercer ce devoir de catastrophe qui fait du symbole d'équilibre et donc de mort qu'est l'équation le signe de la chute qu'est la marche en avant de la vie.

De préserver ce don d'émerveillement qui est de pointer dans l'histoire, les mythes, les légendes, les mensonges et la mémoire des hommes ce que nos moines qualifiaient de "mirabila" et qu'aucun texte ne pouvait expliquer, ni à quoi rien, nulle part, ne faisait allusion, car un poème est d'abord ce qui veut bien se "monstrer", être surpris, monstre et merveille à la fois, comme vous et moi, dans le silence, le bruit et les "fureurs héroïques" de l'amour.

Et enfin, de reconnaître cette dette d'amour dont nous restons à jamais les débiteurs insolvables, puisque du néant il nous est advenu de naître, d'être là, doués, infectés, affectés de parole, comme l'immensité des ténèbres l'est d'une lumière rare et mystérieuse. "Tout a peut-être commencé par la beauté" (J.-M. Pontévia), je parle ici de la voie royale du banal, ai-je pu m'y tenir ? Evidemment non, aussi est-ce au tour du lecteur de tenter l'aventure."

 

Werner Lambersy, 2004, Avant-Propos de "L'éternité est un battement de cils", anthologie personnelle, éditions Actes Sud ; 2004.

"Est-ce à ce point dérisoire de tenter l'écoute d'un poème qu'il faille y voir uniquement le don d'une enfance attardée ou la recherche folle du génome humain de l'amour ?"

Werner Lambersy, in Préface L'éternité est un battement de cils, anthologie personnelle, éd. Actes Sud ; 2004.

Werner Lambersy, d'origine belge (Anvers, 1941) vit et travaille à Paris depuis 1980 ; carrière commerciale et voyages (Amérique, Asie, Afrique, Europe de l'Est...) entre 1960 et 1982, où il intègre le Centre Wallonie-Bruxelles.

Poète important dans le domaine francophone, tout en variant dans le ton et la forme, de l'extrême dépouillement à une respiration ample, sa poésie, à travers plus de 40 ouvrages, poursuit une méditation ininterrompue sur le dépassement de soi dans l'amour et l'écriture.

Il a remporte de nombreux prix et, par ailleurs, est traduit en volume dans plus de 20 langues.

Maîtres et maisons de thé

La toilette du mort, L'Age d'Homme

Publications chez Le Cormier, Labor, Dur-an-ki, Les Eperonniers, Cadex, Phi, Le Dé Bleu, L'Amourier, ...

L'Invention du passé, Le Taillis pré

Coimbra, Dumerchez

L'assèchement du Zuidersee, Rhubarbe

Présence de la poésie, Les Vanneaux

L'éternité est un battement de cils, Actes Sud

...

(Source : 4ème de couverture de Motus, éd. Encres Vives, Mars 2015.

Un extrait de Motus, ce poème en boucle debout sur le seuil de la vie

Comme un poème-komboloï dont chaque bribe déroule l'image d'un voeu / une étoile de prière allumée par une parole, une image, un espoir :

 

L'été embaume d'aromates

Son ragoût de légumes

Son pot-au-feu

 

De pinèdes

De sous-bois et de garrigue

 

Les étoiles

Bavardent entre elles dans

La Voix Lactée

 

Un TGV passe

Dessous la lune rousse sans

Réveiller les vaches

 

Ni les constellations lentes

Qui s'éloignent

 

Il fait chaud en ville et ceux

Qui se retournent

Au lit

 

Du difficile demi-sommeil

Qui hante

Les sans bagages de l'exil

 

Partent en voyage au long

Cours vers

L'éternel été qui embaume

 

Le pot-au-feu de l'enfance

Le ragoût des amours

 

Et la vie

Que boulange la main amie

 

Werner LAMBERSY .

 

Une poésie cosmique, ouverte sur le monde et dans le rythme de la vie.

Si le monde, non, n'a pas de sens, et ne nous révèle ce que nous sommes, libres sont les poètes de nous donner ce sens, libres à nous de tenir / retenir notre Ecoute sur le seuil salvateur de leur parole prisme-kaléidoscope régénérateur de la moindre à la plus éclatante/ inassouvie/ lueur--- Murielle Compère-Demarcy, 16 avril 2015.

Tag(s) : #La poésie de Werner Lambersy

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