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Extrait du recueil de poésies 1999-2013, Le festin de fumée, de Denis Hamel, à paraître aux éditions du Petit Pavé, dans la collection Le Semainier

- des poèmes de cendres & de lueurs sur lesquels veiller avec bonheur---

 

"le désir c'était cul dodu sur l'écran

 de télé avec le sceptre d'obéissance

 pour faire bonne mesure et puis

 plouf plus rien juste l'arrogante bêtise

 

 publicitaire avec les larves qui

 dévorent les corps dévidés de leur viande

 à la machette pour satisfaire aux critères

 incompréhensibles de performance

 

 nuptiale dans l'univers de la lutte

 quel prix êtes-vous prêt à payer pour baiser

 / à baiser pour payer la vraie vie qui

 "s'est éloignée dans une représentation"

 

 les hommes-machines à durée éphémère

 zappent leurs desiderata comme

 des abeilles dans la ruche en accéléré

 transportent le monopole du vrai

 

 moteur. mot tumeur

 femme en noir qui tend la main

 dans l'escalier du métropolitain

 son visage sortait de la pierre

 

 retour à la mission locale

 "la société est vulnérable"

 rien qu'une bataille de bousiers beuglants

 me distrait de mon incomplétude

 

 m'épargne d'avoir à choisir

 quand les ressources s'épuisent

 reste l'attrait de l'innocence

 comme un cri étranglé sorti du bétail

 

 on peut toujours permuter

 les termes du contrat qui tend la main

 dans l'escalier du métropolitain

 son visage sortait de la pierre"

 

 

Le poète Denis Hamel verra paraître en 2016 son beau recueil "Le festin de fumée" aux éditions du Petit Pavé, dans la collection Le Semainier. On en reparlera. En attendant, voici ce que j'en ai écrit :

 

Le festin de fumée, Denis Hamel

Poésies 1999-2013

Lecture par Murielle Compère-Demarcy

 

Dans un premier temps correspondant à l’Arrière-monde de ce Festin, "des voix déjà éteintes" sont invitées, accompagnant celle se recueillant et "presque empreinte de noirceur" du poète, comme nous sommes conviés, lecteur, à "prendre part au festin de fumée" où s’écrivent ces "poèmes de cendre et de lueurs".

Ces poésies écrites de 1999 à 2013 traduisent une "longue guerre intime", indique l’auteur Denis Hamel déjà publié dans le n°161 de la Revue Décharge pour des extraits de cet opus. Cette "longue guerre intime", annoncée en exergue du recueil comme mobile de cet opus commis, laisse deviner à l’instar des premiers quintiles de vers libres, la noirceur, la souffrance, la solitude des moments "saturniens" du combat. Celui de l’Arrière-monde –avant la Transition, avant la survie en 40 ans de solitude sans traces ni d’amour ni d’enfant ni de poème(s) qu’évoque la troisième partie, Non-puissance. Denis Hamel souhaite d’ailleurs, et il l’écrit, que la lecture de son recueil puisse être éprouvée comme un réconfort pour "ceux qui traversent la grande solitude."

Le festin de fumée de Denis Hamel offre une vision du monde dont la syntaxe originale s’articule "hors récit", ainsi que nous l’annonce le poète dès l’entrée de son Arrière-monde :

"Un récit ? Non, pas de récit, plus jamais."

Nous sommes ici dans le chant d’une poésie de la désolation et du désœuvrement. Où les sujets se télescopent comme, effacés à peine énoncés, comme happés sous les cendres d’un monde qui n’aurait pas eu le temps, ou à peine, d’y allumer son feu de joies, de souffrance ou de campement. Les êtres, les choses sont avalés par l’émergence de nouvelles choses, de nouveaux êtres surgissant, effaçant les précédents sans qu’ils n’aient, peut-être, eu le temps de laisser une trace.

"(…)

nos anciennes dévotions

et la secrète relation

du héron au rêve diurne

n’éclairent plus que le silence

de nos maisons la vie nocturne

 

a déserté seuls nous laissant

allant et venant

sur les doigts l’odeur de tabac froid

et accoudé au bord

tu fixes la surface

(…)"

                        extr. "saturne"

 

Nous sommes aussi ici dans le bruit d’un monde chanté par une poésie où les individualités indéfiniment marquées élude le "je" pour un "tu" plus inclusif, qui tend, par ailleurs, à s’uni-ver-aliser.

"(…)

puis le discours filiforme des oiseaux clairs

se confiant aux paupières fatiguées

peut-être la fin l’aube luisante

non le concert continue et les notes fluettes

comme de plus belle surgissent

(…)"

                        extr. "saturne"

 

Il semble que le temps en l’Arrière-monde soit sans perspective, "allant et venant" dans une sorte de décalé mouvement vibratoire et d’engourdissement, de "réminiscence sourde", livré totalement à l’indécision du présent, abandonné à ses interrogations aussi.

 

Dans quel présent "s’élève et s’étiole et s’enroule cette écriture de nacre" ? Un présent de voyage interrompu ou de fin de parcours, d’attente avec ou sans espoir ? Entre les lignes s’écrit la poésie de Denis Hamel exigeant lecture et relecture pour que des paysages se dévoilent, apprivoisant l’attention et l’intérêt du lecteur. Entre les lignes se dévoile le rythme de cette poésie, eau-vive à la source souterraine à l’embouchure inédite aux résurgences imprévues mais, jaillissantes. Des "démentis cinglants" s’énoncent à demi-mots et se révèlent, des "cruautés" poussent leurs épines noires, une "réponse abrupte" sort "enfouie au sein d’une fissure sinueuse", des "tours de solitude" concassent des existences emmurées, … seul le silence éclaire le soliflore de l’absence, de l’amour terni, accoudés au bord du "halètement mou des jours qui s’ajustent / en une grise et tiède totalité" et de la vie nocturne qui a déserté - "raison éperdue et autres résidus." Des mots de la perte, maux de grande solitude, déroute la raison du poète en cet Arrière-monde, des résidus attestent des passages en errances en "réminiscence sourde"…

Si un certain lyrisme s’exprime pour dire la déception, le ternissement des sentiments, le vieillissement du décor aux murs décrépis et des rêves aux puits que l’on croyait d’éternelle ressource ouverts sur l’infini des possibles, il semble cependant que ce festin de fumée puisse sourdre des cendres et des lueurs, redresser une table laissée à l’abandon sans perspectives, ne serait-ce que celle de la table d’écriture ( ?).

Solian

" mon amour est terni

 comme ces vieux couverts

 en argent qu’on oublie

 dans les meubles sévères

 

 de la maison d’enfance

 des spectres des chiffons

 comme en chiens de faïence

 rêvent de puits sans fond

 

 menant de salle en faille

 bleue. Les soupirs du bois

 qui vieillit et travaille

 comme un être aux abois

 

 disent les mots du temps

 au givre des fenêtres

 oh pensée du printemps

 je ne me sens plus être"

 

…il semble que ce festin de fumée pourrait raviver l’espoir d’une Transition (par… l’amour ?) –puisque l’attente demeure. Les enjambements déroutent le poème parfois, le mettant hors circuit du cadre de la strophe, n’enjambant pas directement d’un vers à l’autre à l’intérieur d’une même strophe mais s’effectuant dans un saut plus grand d’une strophe à l’autre. S’y prenant ainsi un vers à l’avance dans la célébration d’un temps où il ne se passe rien, faisant se répondre les mots de strophe à strophe par sauts d’images et de mots-en-images interposés. Cette construction semble dire formellement les différentes parties de ce festin. Le mouvement de la vie entraîne l’allure des jours, malgré tout.

N’est-ce pas l’histoire d’une vie que déroule ici ce Festin de fumée ? Cette voix, ce "tu" au nom duquel parle le poète, n’est-ce pas celle du lecteur, la nôtre ? On suit la jeunesse, l’anniversaire du poète, l’écoulement de ses jours, ses amitiés, son mal-être, ses psychotropes, les années qui tombent, son regard posé sur le passage des nuages, son amour du vin ("j’aime bien boire le vin de la terre", son temps à écrire regarder passer "la fade journée", écouter "la furie affamée des chacals / se propager dans les méandres de mon sang", l’alcool et la poésie comme possibles uniques viatiques, exutoires à / -jusqu’à ce qu’ils viennent l’emporter, "au centre de la grande conspiration du monde", direction l’HP (Hôpital Psychiatrique), l’univers asilaire, aux murs que l’on sait, à l’enfermement que l’on sait, avec ses effets d’exclusion, de chronicisation, cet enlisement dans la vie asilaire qui guette tant d’anéantis, de déperdition d’un sujet souffrant réduit à un cas d’observation clinique, l’univers d’enfermement de l’institution asilaire, de privation de la Liberté, de régression, d’abandon encore et surtout---

Les différents sens ouverts par la lecture du festin de fumée multiplient les perspectives d’interprétation élargissant le champ libre du lecteur, grâce à l’évocation indéterminée bien que précise de sentiments, impressions, sensations. Une juxtaposition poétique des impressions, un inventaire poétique d’êtres et de choses éloignés mais qui perdurent, invitant à prendre l’altitude du réel malgré son prosaïsme de désolation. Ainsi cette "camisole", moins "Honte" de Rimbaud qu’accents hugoliens et alchimie entre l’homme et l’arbre, habitants semblables, analogues, d’une même terre travaillée :

 

"à l’intérieur de l’arbre

 visage seul à l’air libre

 mains bras nus sous l’écorce à

 violons de rose et tiges bleues

 

comme une fumée d’encens

parfume l’espace vierge

le corps est pris dans la matière

la plume de l’esprit pénètre

 

les profondeurs de la mer

peuplées de monstres transparents

et refuge aux visions

grappes prolixes de raisins frais

 

déversent leur senteur colorée

à la lisière des étendues

rouge sang apposé à la blancheur

émasculée d’un règne nouveau."

 

Cosmos que l’arbre et l’oiseau traversent. "Des nuées d’oiseaux noirs" montent derrière les yeux, un visage dans cette "camisole" prend corps dans un arbre et fait corps avec lui. "Les nuages" aussi émettent des signes, des "processions" attestent de la mémoire vivante et fidèle d’un reste d’humanité, comme d’étranges rituels ou des jalons d’un temps défini. Un ami, deux, rares et donc précieux (Florian, Pierre) sont les anges-gardiens de l’Arrière-monde. Quels qu’ils soient est capté en eux une lueur, une braise d’humanité.

 

Le caractère indéterminé de la langue se traduit par l’absence d’articles définis souvent, de ponctuation, par l’imbrication libre de certains vers. Qui insufflent un rythme dans ce long poème de la solitude et du désœuvrement.

Le festin de fumée fait naître de ses cendres des lueurs d’images, au nombre suffisant, ni trop fréquentes ni trop rares, dans tous les cas denses, riches et sobres. Des paysages surgissent, dans l’immanence du présent de la lecture mais aussi en projections, futures réminiscences. Ainsi

 

"(…)

 de cette horloge cristalline éclot

 un bouquet de racines

 aux cent lèvres prolixes

 qui se pressent au fil des jours

 en démentis cinglants

 (…)"

 

Un "art poétique" représentatif de notre XXIe siècle fait entendre sa parole "presque illisible", écrit le "chantre épuisé", qui "tricheur assermenté non festif" a "posé une clôture haute tension" autour de son immeuble pour neutraliser les pollutions extérieures de toutes sortes, et pour vivre ou revivre l’imprescriptible senteur

"des fleurs écrasées broyées

 le destin suicidaire de l’amibe

 ou la beauté d’un temple grec

 une logique d’extermination"

 

La deuxième partie, intitulée "Transition" est marquée du sceau de la mélancolie. Et le lecteur comprend vite que la transition en question est celle des désillusions. "L’arbre de l’amour est poussière" annonce en exergue du recueil les mots d’Adonis…

Après "l’isolation thermique du tatami", chacun(e) prend la voie qu’il juge apte pour soi à se voir figurer quelque part –en haut ou en bas- dans un tableau adéquat, accordé plus ou moins au destin choisi de son histoire. Destin choisi, quand il n’est pas que subi. Cependant un destin même choisi peut emporter / traîner avec lui son lot de souffrances et de déceptions reconduites de désillusion en désillusion. La voie de la marginalité –voie de la grande solitude- qui est celle du poète et en l’occurrence la voie de l’auteur de ce festin de fumée, est âpre, difficile, douloureuse, rugueuse dans sa tenue opiniâtre en lisière des festins festifs, mais têtue, décidée. Irréversible ? Subversive en tout cas. Posture inconfortable et d’autant plus courageuse.

Avant l’accès à la troisième et dernière partie intitulée "Non-puissance" (le contraire de la volonté de puissance ?), le lecteur se demande si la poésie signera une voie de transition salutaire vers une renaissance. Le festin de fumée réveillera-t-il sa flamme, se relèvera-t-il de ses cendres pour allumer la flamme vive de la poésie ? "La totalité de la poésie est un arrière-monde", écrit Denis Hamel.

"Le bilan d’un homme seul" dressé dans la troisième partie, relèvera-t-il le défi d’un nouveau rituel en résonance avec le monde, d’une réconciliation du poète avec lui-même ? Les "stratégies de la non-puissance", sa proximité, mèneront-elles le poète vers un amour à fleurir sur la table du réel avec, la lecture et l’écriture comme planches de salut, la grande santé recouvrée, et le regard pointé vers un au-delà des pierres ? "On peut toujours permuter / les termes du contrat"---

 

© Murielle Compère-Demarcy, 6-13 juillet 2015.

 

Deux extraits de textes publiés sur la page fb de Denis Hamel, fuite en avant et profession de foi...  (Lire la ponctuation aussi...) :

 

 

fuite en avant

 

.

 .

 .

 

 

marche et trébuche

 et marche mal assuré bancal

 le poids du futur comme un boulet

 oh ne plus vouloir sortir du coton

 

tête prise dans monde

 à l'intérieur un univers en veilleuse

 mais pas mort pas mort

 alors que tout semble aller si bien

 

flammèche bleue bientôt

 presque réduite à rien tremble

 le calme temps arrêté

 à hauteur du terrain vague

 

alors "je" descends au jardin

 le ciel pour plafond et les bancs

 et les herbes dans l'air libre

 trente ans de vie en pavillon

 

la nuit sera là dans quelques heures

 les petits mots écrits sur le papier

 à peine plus signifiants qu'un espace blanc

 signifié comme âme dans corps

 

les livres lus qui ne viennent

 pas au secours du trop seul

 du trop perdu dans le faire s'élever

 alors qu'il ne le peut plus

 

alors oui "je" agrégat de signes

 sans rimes ni raison

 scintille au soleil gris pas noir

 simple permission de respirer

 

les actes libres sont rares

 le non-acte est une clairière

 dans la forêt de l'écriture

 alors on attend immobile

 

et le tic-tac monotone rappelle

 imperturbablement que rien ne dure

 de ce qui est né

 sauf peut-être le bon vieux malheur

 

encore une fois un autre mot un pas

 verte prairie tantôt désirée

 paradis perdu peut-être

 rien de marquant pour la chronique

 

.

 .

 .

 . .

 .

 .

 

profession de foi . . .

comme si je pouvais prendre des mots

les jeter sur le papier

et faire quelque chose de beau

 

les gens diraient c'est bien c'est

comme si les mots étaient vivants

et depuis des années je fais comme si

 

écrire à partir de la désespérance

faire fleurir un lotus dans la boue et l'ordure

étaient des occupations justifiées

 

pour archiver des perceptions

je fais avec peu je me protège du bruit de tout

ce qui est écrit sur la pierre repose dans le végétal

 

les convulsions du monde ne me concernent pas

la poésie nous apporte du bien à tous

sauf si quelqu'un a d'autres motifs pour s'en servir

 

 

.

 .

 .

Tag(s) : #Denis Hamel

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