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"Avec tes yeux comme une sonnerie bloquée Antonin

Comme un printemps foutu

Avec tes mains

Tes mains sur les barreaux de l'asile Antonin

Tes mains sur les fils électriques

Sur l'espagnolette sur la poésie partout

Antonin partout

Tes mains sur ton front pressées

Sur tous les corps de jeunes filles

Sur la campagne de Rodez

Antonin la campagne

Tu pêcherais dans la rivière

Avec une arbalète Antonin

Avec toutes les femmes

A même le bocal Docteur

A même

A même la poésie Antonin

Et pas de camisole

Pas de frontières

Pas de répit surtout."

 

René Guy Cadou, Poésie la vie entière, Le diable et son train 1947-1948, éd. Seghers ; 2001.

"Le corps humain est une pile électrique

 chez qui on a châtré et refoulé les décharges,

 

 dont on a orienté vers la vie sexuelle

 les capacités et les accents

 alors qu'il est fait

 justement pour absorber

 par ses déplacements voltaïques

 toutes les disponibilités errantes

 de l'infini du vide

 des trous de vide

 de plus en plus incommensurables

 d'une possibilité organique jamais comblée."

 

 Antonin Artaud, Le Théâtre de la Cruauté.

"Homme", huile sur toile, André Masson ; 1924.

"Homme", huile sur toile, André Masson ; 1924.

Antonin Artaud avait acheté à André Masson le tableau "Homme", huile sur toile, 1924, longuement décrit dans le texte "Un ventre fin" de l'Ombilic des Limbes, ci-dessous retranscrit :

 

Un ventre fin. Un ventre de poudre ténue et comme en image. Au pied du ventre, une grenade éclatée.

La grenade déploie une circulation floconneuse qui monte dans des langues de feu, un feu froid.

La circulation prend le ventre et le retourne. Mais le ventre ne tourne pas.

Ce sont des veines de sang vineux, de sang mêlé de safran et de soufre, mais d'un soufre édulcoré d'eau.

Au-dessus du ventre sont visibles des seins. Et plus haut, et en profondeur, mais sur un autre plan de l'esprit, un soleil brûle, mais de telle sorte que l'on pense que ce soit le sein qui brûle. Et au pied de la grenade, un oiseau.

Le soleil a comme un regard. Mais un regard qui regarderait le soleil. Le regard est un cône qui se renverse sur le soleil. Et tout l'air est comme une musique figée, mais une vaste, profonde musique, bien maçonnée et secrète, et pleine de ramifications congelées.

Et tout cela, maçonné de colonnes, et d'une espèce de lavis d'architecte qui rejoint le ventre avec la réalité.

La toile est creuse et stratifiée. La peinture est bien enfermée dans la toile. Elle est comme un cercle fermé, une sorte d'abîme qui tourne, et se dédouble par le milieu. Elle est comme un esprit qui se voit et se creuse, elle est remalaxée et travaillée sans cesse par les mains crispées de l'esprit. Or, l'esprit sème son phosphore.

L'esprit est sûr. Il a bien un pied dans le monde. La grenade, le ventre, les seins, sont comme des preuves ostentatoires de la réalité. Il y a un oiseau mort, il y a des frondaisons de colonnes. L'ai est plein de coups de crayon, des coups de crayon comme des coups de couteau, comme des stries d'ongle magique. L'air est suffisamment retourné.

Et voici qu'il se dispose en cellules où pousse une graine d'irréalité. Les cellules se casent chacune à sa place, en éventail,

autour du ventre, en avant du soleil, au-delà de l'oiseau, et autour de cette circulation d'eau soufrée.

Mais l'architecture est indifférente aux cellules, elle sustente et ne parle pas.

Chaque cellule porte un oeuf où reluit quel germe ? Dans chaque cellule un oeuf est né tout à coup. Il y a dans chacune un fourmillement inhumain mais limpide, les stratifications d'un univers arrêté.

Chaque cellule porte bien son oeuf et nous le propose ; mais il importe peu à l'oeuf d'être choisi ou repoussé.

Toutes les cellules ne portent pas d'oeuf. Dans quelques-unes naît une spire. Et dans l'air une spire plus grosse pend, mais comme soufrée déjà ou encore de phosphore et enveloppée d'irréalité. Et cette spire a toute l'importance de la plus puissante pensée.

Le ventre évoque la chirurgie et la Morgue, le chantier, la place publique et la table d'opération. Le corps du ventre semble fait de granit, ou de marbre, ou de plâtre durcifié. Il y a une case pour une montagne. L'écume du ciel fait à la montagne un cerne translucide et frais. L'air autour de la montagne est sonore, pieux, légendaire, interdit. L'accès de la montagne est interdit. La montagne a bien sa place dans l'âme. Elle est l'horizon d'un quelque chose qui recule sans cesse. Elle donne la sensation de l'horizon éternel.

Et moi j'ai décritcette peinture avec des larmes, car cette peinture me touche au coeur. J'y sens ma pensée se déployer comme dans un espace idéal, absolu, mais un espace qui aurait une forme introductible dans la réalité. J'y tombe du ciel.

Et chacune de mes fibres s'entr'ouvre et trouve sa place dans des cases déterminées. J'y remonte comme à ma source, j'y sens la place et la disposition de mon esprit. Celui qui a peint ce tableau est le plus grand peintre du monde. A André Masson, ce qui lui revient.

"Celle qui couche dans mon lit
Et partage l'air de ma chambre
Peut jouer aux dés sur la table
Le ciel même de mon esprit"

Antonin Artaud, Tric Trac du Ciel.

L'Ombilic des Limbes

Dès les premières lignes Artaud dément, avant l'heure, le reproche que lui adresseront deux ans plus tard, en mai 1927, les signataires surréalistes d' Au Grand Jour réclamant l'exclusion d'Artaud du groupe, de ne rien jouer d'autre que "ses intérets littéraires", de n'y rien engager d'"essentiel à l'esprit ni à la vie."

"Je ne conçois pas d'oeuvre comme détachée de la vie", affirme d'entrée Artaud dans L'Ombilic des Limbes.

"Il faut en finir avec l'Esprit comme avec la littérature", poursuit-il. "Je dis que l'Esprit et la vie communiquent à tous les degrés. Je voudrais faire un Livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène où ils n'auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée avec la réalité."

Quoique travaillée par "toutes les rages du mal-être" avec, l'esprit engrossé de qui souffre

"que l'Esprit ne soit pas dans la vie et que la vie ne soit pas l'Esprit"

(...)

de l'esprit-organe, de l'Esprit-traduction ou de l'Esprit-intimidation-des-choses pour les faire entrer dans l'Esprit"

-l'oeuvre d'Artaud n'en demeure pas moins abouchée, comme il l'écrivit, avec la réalité.

Cette "réalité" à l'oeuvre dans l'élan et la cristallisation perpétrée dans toute création, plus précisément "l'équivalent d'une nouvelle réalité" générée par l'expression, enfantée dans l'expression, cette certaine somme d'humanité traduisant un certain idéal de l'artiste (cf. "Lexpression aux Indépendants" in Demain n°83, janvier(février-mars 1921).

 

© Murielle Compère-Demarcy, 20 mai 2015.

Tag(s) : #Dans les limbes du Poème ou des abîmes d'absolu offerts - Antonin Artaud

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