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Antonin ARTAUD par Man RAY
Antonin ARTAUD par Man RAY
Antonin ARTAUD par Man RAY

Antonin ARTAUD par Man RAY

 

" il y a dans tout dément un génie incompris dont l'idée qui luisait dans sa tête fit peur, et qui n'a pu trouver que dans le délire une issue aux étranglements que lui avait préparé la vie." A. Artaud

 

 

 

Ci-Gît

Moi, Antonin Artaud, je suis mon fils, mon père, ma mère

                    et moi ;

niveleur du périple imbécile où s'enferre l'engendrement,

le périple papa-maman

                       et l'enfant .

suie du cu de la grand-maman,

beaucoup plus que du père-mère.

 

Ce qui veut dire qu'avant maman et papa

qui n'avaient ni père ni mère,

                        dit-on,

et où donc les auraient-ils pris,

                       eux,

quand ils devinrent ce conjoint

                     unique

que ni l'épouse ni l'époux

n'a pu voir assis ou debout,

avant cet improbable trou

que l'esprit se cherche pour nous,

                                                                     pour nous

dégoûter un peu plus de nous,

était ce corps inemployable

fait de viande et de sperme fou,

ce corps pendu, d'avant les poux,

suant sur l'impossible table

du ciel

son odeur calleuse d'atome,

sa rogomeuse odeur d'abject

détritus

éjecté du somme

de l'Inca mutilé des doigts

 

qui pour idée avait un bras

mais n'avait de main qu'une paume

morte, d'avoir perdu ses doigts

à force de tuer des rois.

 

Avant donc DIZJE tout cela,

était la radineuse,

était cette râleuse

 

cause du ventre

au ciel bouffant

 

et qui chemina,

la hideuse,

7 fois 7 ans,

7 trilliards d'ans,

suivant la piteuse

arithmétique

de l'antique goémantie,

 

jusqu'à ce que des mamelles en sang

éjectées

de la cendre creuse

qui suinte du firmament

lui jaillit enfin cet enfant

maudit de l'homme

et de l'enfer même,

 

mais que dieu

plus laid qie Satan

élut pour faire

la pige à l'homme

 

et il l'appela être

cet enfant

qui avait un sexe

entre ses dents.

 

Car un autre enfant

était vrai,

était réel,

 

sans grand-maman

qui pût l'élire

de tout son ventre,

de toute sa fesse

de chien puant,

 

sorti seul

de la main en sang

de l'Inca mutilé des doigts.

 

 

Ici faisant marcher les cymbales de fer

je prends la basse route à gouges

dans l'oesophage de l'oeil droit

 

sous la tombe du plexus roide

qui sur la route fait un coude

pour dégager l'enfant de droit.

     nuyon kidi

     nuyon kadan

     nuyon kada

     tara dada i  i

     ota papa

     ota strakman

     tarma strapido

     ota rapido

     ota brutan

     otargugido

     ote krutan

Car he fus Inca mais pas roi.

     kilzi

     trakilzi

     faildor

     bara bama

     baraba

     mince

etretili

     TILI

     te pince

     dans la falzourchte

     de tout or,

     dans la déroute

     de tout corps.

 

Et il n'y avait ni soleil ni personne,

pas un être en avant de moi,

non, pas d'être qui me tutoyât.

 

Je n'avais que quelques fidèles qui ne cessaient de mourir pour moi.

 

Quand ils furent trop morts pour vivre,

je ne vis plus que des haineux,

les mêmes qui guignaient leur place,

en combattant à côté d'eux,

trop lâches pour lutter contre eux.

 

Mais qui les avait vus ?

                      Personne.

"Allons, je serai compris dans dix ans (...). Alors on verra fumer les jointures de pierres, et d'arborescents bouquets d'yeux mentaux se cristalliseront en glossaires, (...) alors on comprendra la géométrie sans espaces, et on apprendra ce que c'est que la configuration de l'esprit, et on comprendra comment j'ai perdu l'esprit."

Antonin Artaud, Le Pèse-nerfs ; 1925.

Quel fut / quel est le style d'Antonin Artaud ?

 

Son style ne fut pas :

 

-Tric Trac du Ciel, recueil de poèmes édité en mai 1923 c/o Kahnweiler éditeur.

Ce "petit livre de vers en effet ne me représente en aucune façon", écrit Artaud en 1946.

Ne le représente pas effectivement parce que ces vers "ont un petit air désuet d'une littérature à la (...), farces d'un style qui n'en est pas un" -un style "comme celui d'un dandy qui ferait glacer ses manchettes, n'ayant plus pour col de chemise que le tronc d'un guillotiné."

Autrement dit le style d'Artaud n'est pas le style d'un écrivain (écri-vain ?) qui de façon littérale n'aurait plus sa tête -puisque "guillotiné", -non pas "décapité" mais "guillotiné" c'est-à-dire dont on a coupé la tête / la liberté de penser- ; au sens figuré un écri-vain qui n'aurait plus la pleine possession de son esprit.

Toujours autrement dit le style d'Artaud n'est pas un style apprêté (lesté d'"affèteries"), revêtu tel un prêt-à-porter d'une pensée convenue / conventionnelle misant tout sur sa recevabilité dans telle ou telle grande / notoriale maison d'édition hautement recommandable / hautement recommandée.

Artaud rejette le "bien-écrit" comme d'un qui rejèterait le "bien-pensant". Les poèmes "du genre décharné dans le bien-écrit" ne le touchent pas, ne captent ni ne retiennent son émotion.

 

Que cherche Artaud ? Ou plutôt, que donne-t-il à trouver dans ses propres poèmes pour le lecteur que nous sommes à le suivre et qui s'apprête à investir son lieu / son univers ?

-"La breloque où tremble un esprit, la breloque de l'amande amère sous la langue qui la détruit."

 

Mais son style tentait de rendre :

 

"La breloque", oui, "où tremble un esprit, la breloque de l'amande amère sous la langue qui la détruit."

 


© Murielle Compère-Demarcy, 14 mai 2015.

 

Oeuvres d'Artaud, éd. Gallimard, coll. Quarto ; 2004 / Artaud par Man Ray.
Oeuvres d'Artaud, éd. Gallimard, coll. Quarto ; 2004 / Artaud par Man Ray.

Oeuvres d'Artaud, éd. Gallimard, coll. Quarto ; 2004 / Artaud par Man Ray.

Rescapés néanmoins sont aux yeux d'Artaud ces vers structurés en un quatrain de Tric Trac du Ciel :

Celle qui couche dans mon lit

Et partage l'air de ma chambre

Peut jouer aux dés sur la table

Le ciel même de mon esprit.

 

Le Prémbule écrit par Antonin Artaud en août 1946 pour servir de préface à ses oeuvres complètes, recèle des informations remarquables sur ce que je nommerai "l'échographie de son écriture." D'une écriture à porter comme un qui porterait sa croix dans un Jour/mots/dits // Journal (de vie) d'Enfer / déchiré / fragmenté / disloqué / à ventre ouvert dont les entrailles avorteraient d'un monde-univers mort-suicidé de la société- quasi-monstrueux ?

Il faut lire et relire ce Préambule.

Artaud n'est pas en quête du "mot-squelette" -le mot-squelette qui lève sa robe n'offre que son absence de chair, ne "s'ouvre" qu' "au-dessus de la robe-loque d'un langage" décharné.

 

Quelle émotion / quel sens

tremblerait de la découverte / de la révélation de tout cela ?

 

Artaud s'acharne à tenter d'écrire-à-souffrir d'écrire

S'ACHARNE

à SOUFFRIR d'é-CRI-re

"un poème verbalement, et non grammaticalement, réussi."

Mais qu'est-ce ? Qu'est-ce à dire ?

Mais qu'est-ce qu'un poème "verbalement réussi" ?

La valeur d'un tableau, dixit le poète dans son article sur le Salon des Indépendants de 1921 paru dans "Demain" n°83 (janvier-février-mars 1921) provient de son expression.

Est-ce de son expression verbale qu'un poème tire sa valeur ? Mais qu'est-ce que l'expression et d'où / comment la retentir ?

Qu'est-ce qui fait qu'un poème est poème : habité par la poésie ?

Artaud cherchait à travailler ce qui s'insinuerait dans la trame de son âme en vie

-et non insuffisamment dans les cadres du langage écrit.

On voit là que ce qu'il appelle son "âme en vie" vient se tenir en lieu du langage

et que le cadre de ce dernier / son ossature / son corps d'armes -cadre formel, circonscription sémantique et lexicale, rythme, percussions, support sonore d'un langage articulé, timbales,... -figure une trame de son âme en vie -réseau de nerfs ? système central nerveux ? cordes sensibles, sensuelles, vocales, spirituelles ? ...

Artaud en projections éclatées vers la mire du Langage où lui-même serait le corps qui bande l'arc, qui lance la flèche, flèche lui-même, air que celle-ci transperce et traverse ; lui-même corps & âme en cris et déchirure planté dans la cible déchirée du sens. La mire, un point paroxystique où tremble un esprit, "la breloque" nerveuse, convulsive de la flèche dans la mire, au point névralgique de la cible qui la détruit.

Si Artaud tente d'insinuer le poème, non "dans les cadres du langage écrit" mais "dans la trame de son âme en vie", quelle crise de vers enclenchera telle Conception ou encore

l'avortement d'une telle entreprise

-ne sera-ce pas cela même qui de la "viande torve" de l'être d'Artaud

extrait de l'humus du verbe

extirpé à coups de couteau

pour donner chair et voix à la souffrance que l'on sait

et à l'une des plus virulentes et douloureuses et vibrantes voix de la Littérature

-ne sera-ce pas cela même qui s'enflammera dans les brûlures mortifères de sa propre ascension ?

 

"Par quels mots entrés au couteau dans la carnation qui demeure

dans une incarnation qui meure bien sous la travée de la flamme-îlot d'une lan-

terne d'échafaud"

ainsi cherche Artaud à écrire" un poème verbalement, et non grammaticalement, réussi."

Comment extirper un tel poème d'un tel carcan d'un Langage décîmé par tant de courants changeants / contraires ?

Artaud, un pays sismique aux volcans en activité prêts de dévaster ses propres terres, son corps et le corps de la langue

la terre de ses morts à renaître dans le coeur

brûlant les réseaux d'organes en vie et des esprits en errances / perdition / suppliciations

Lave de douleur, inextinguible

"élucidifère" / incendiaire

un acharnement à brûler

à y perdre l'esprit

"le ciel même de (son) esprit."

Mots "entrés au couteau dans la carnation qui demeure"

scarification féconde pour une expansion / une gestation d'un univers en-dedans / tourné vers

"dans une incarnation qui meure bien sous la travée de la flamme-îlot d'une lan-

terne d'échafaud."

Langage incarcéré / incarné

dans l'univers d'un même gardien

d'un logos en chasse gardée / réservée

proscripteur et protecteur

le même : prédateur et proie condamnée

détenteur d'une âme / à elle-même enchaînée

 

ennemie-amie d'elle-même dans

"la multitude affolée"

de ses geôles

instaurées / restructurées

hors des cadres logiques des normaux repères.

Artaud de Hurle-Vie

Extase

& le cri

d'Edward Munch sous les plis à l'endroit / à l'envers

de sa vie en journal / mal / d'Enfer.

 

Murielle Compère-Demarcy, 14 mai 2015.

 

"La langue tombe, le sens s'effondre et resurgit à la verticale, à l'oblique." E. Grossman.

L'œuvre d'Antonin Artaud "embryonne" en moi, "cérébralement" dans le corps / total. Mais les nerfs qu'elle emprisonne ne parviennent à exprimer rien, ne parviennent à évacuer / les mots / adéquats. Je cherche à recoudre les lèvres---

Œuvre immensément sombre. Viscérale. "Profondément inquiétante", écrit Evelyne Grosman dans l'édition Gallimard, collection Quarto, 2004. Immense.

Immersion dans une "géométrie sans espaces".

©Murielle Compère-Demarcy.

"Ceux qui ont voulu comprendre sont ceux qui n'ont pas voulu souffrir, / l'idée de comprendre / (...) et de croire que je suis intelligible / seti lisible / stari minible / moni tanible / mani cortible / (corticable)." A. Artaud.

Artaud par Man Ray.

Artaud par Man Ray.

"Mais que l'on en revienne si peu que ce soit aux sources respiratoires, plastiques, actives, du langage, que l'on rattache les mots aux mouvements physiques qui leur ont donné naissance, et que le côté logique et discursif de la parole disparaisse sous son côté physique et affectif, c'est-à-dire que les mots au lieu d'être pris uniquement pour ce qu'ils veulent dire grammaticalement parlant soient entendus sous leur angle sonore, soient perçus comme des mouvements, (...) et voici que le langage de la littérature se recompose, devient vivant."

Antonin Artaud

(Quatrième "Lettre sur le Langage" à Jean Paulhan, 28 mai 1933).

 

Travailler encore à écrire un poème verbalement, et non grammaticalement, réussi.

Un poème verbalement réussi---

Artaud, autoportrait.

Artaud, autoportrait.

L'ex-pression

"On le voit bien, en dernière analyse c'est de l'expression qu'un tableau tire sa valeur.

De l'expression, j'entends non pas un certain air de rire ou de pleurer, mais la vérité profonde      de l'art. Mais l'équivalent, suivant de certaines lignes, suivant un certain frottis du pinceau, d'une nouvelle réalité."

 

"Le sujet importe peu et aussi l'objet. Ce qui importe, c'est l'expression, non pas l'expression de l'objet, mais d'un certain idéal de l'artiste, d'une certaine somme d'humanité à travers les couleurs et les traits.

Pourquoi le peintre déforme-t-il ? Parce que le modèle en lui-même n'est rien, mais le résultat, mais tout ce que le modèle implique d'humanité, mais tout ce qui, à travers le modèle, peut être dit de vie battante et trépidante, angoissée ou lénifiée."

Extr. de L'expression aux Indépendants in revue "Demain" janvier-février-mars 1921.

© Antonin Artaud.

(mots non soulignés dans le texte original)

L'inspiration comme foetus

La question de l'inspiration poétique et de son verbe, et de son impuissance à accoucher / engendrer une création existant à part /

entière

de façon autonome et pleinière /

satisfaisante

parcourt l'aveu testamentaire écrit par Antonin Artaud concernant les poèmes avortés de Tric Trac du Ciel. Aveu de poèmes au "petit air désuet" portant en eux, non un style, mais un esprit (celui recevable dans les années 20).

Poèmes non "inspirés", donc. Et qui ne représentent Artaud "en aucune façon."

Mais "l'inspiration", qu'est-ce ? Une chimère ? Une déesse portant sacrement sur l'autel à la Beauté Littéraire et octroyant à ses élu(e)s grandeur, aura sublime, lauriers en tous genres ? Non pas.

"CERTAINEMENT L'INSPIRATION EXISTE", affirme d'une façon péremptoire Artaud dans Le Pèse-Nerfs.

Mais si l'inspiration existe, qu'en est-il de sa substance, de sa "substantifique moëlle" ?

"L'inspiration n'est qu'un foetus et le verbe aussi n'est qu'un foetus" écrit Artaud dans son Préambule à l'édition de ses oeuvres complètes, en 1946. "Je sais que quand j'ai voulu écrire j'ai raté mes mots et c'est tout."

Réseau connecté au Tric Trac du ciel

d'un esprit dans le bruit de sa viande torve (en grec tavaturi signifie "bruit")

rutilante / "appétissante acide"

agitant douloureusement dans sa linéarité

la breloque à fouetter

de son innéité

 

Tric-Trac / bruit de choses heurtées

Tric Trac céleste sur le plateau de la vie ordinaire

voix au "heurt de sarcophage hostile"

dans les Limbes d'une âme en vie / en peine

contre son gré "baptisée à" la cruauté / à la liberté

autrement dit aliénée

dépossédée de soi

"éraclée" vive dans les sales déchets

de soi / jetés hors

 

"Toute l'écriture est de la cochonnerie"

"Ce que vous avez pris pour mes oeuvres n'était que les déchets de moi-même, ces raclures de l'âme que l'homme normal n'accueille pas."

 

dans le noir limon

des paroles /

du côté de l'agonie de l'être

 

L'entreprise d'écriture chez Artaud relève d'un travail, au sens étymologique rappelant le tripalium, instrument de torture

relève du labeur / accompagné d'une "violence" dans les travaux et d'une peine / souffrance dont les stigmates restent marqués / incrustés / en germination et fermentation / indélébiles.

"Mais si j'enfonce un mot violent comme un clou je veux qu'il suppure dans la phrase comme une ecchymose à cent trous."

C'est dire que l'engagememt du poète est viscéral

envoûtement ou incarnation / incantation du poète

par l'écrit //

total

physique

physiologique

organique et cérébral

mixé / malaxé / broyé

ingéré / douloureusement digéré ou dégluti / englouti / ex-primé / ex-purgé /ex-

orcisé "

 

ainsi chaque mot, chaque phrase

chaque corpus

pèse de son pesant de langage

et de son limon (de paroles) "qu'on n'éclaire pas du côté de l'être mais du côté de son agonie."

 

Mission impossible que s'assigne le poète ? "Celui qui par innéité est celui qui doit être un être, c'est-à-dire toujours fouetter cette espèce de négatif chenil, ô chiennes d'impossibilités."

Comment insinuer la trame de son âme en vie dans sa chair rutilante incarnée par le feu du Langage dévorant sa pression / sa langue / sa tension / son oppression

"sous la travée de la flamme-îlot d'une lanterne d'échafaud" ?

 

A la lecture du Préambule de 1946, le lecteur laisse venir à lui cette pensée qu'Antonin Artaud portait en lui en son corps de viande torve, en son esprit torturé, une mémoire peut-être plus ancienne que sa propre genèse, antérieure à celle façonnée par l'expérience de sa propre existence / une mémoire génétique / ante-chronologique / sur la frise de sa vie, portant le poids de douleurs anciennes l'empêchant de se réaliser / de s'être réalisé dans le temps compté de l'existence / de pouvoir trouver une équivalence entre le monde et son être dont la perception suraiguë d'une absence d'osmose le projette sans cesse dans une surréalité / une communication retournée le menant à corps et à cri dans une tentavive de réécriture comme impossible de cette osmose déchirant son intégrité organique / psychologique, disloquant son être entre une écriture vouée à l'échec, oeuvre de destruction éclairant l'être du côté de sa perte.

Une écriture dans l'aride tension d'une formulation avide de la vie,

et qui avorte de l'avoir voulu exercée

happée / dévorée

par "la multitude affolée" d'un corps-sujet scindé en groupuscules en errance

d'un sujet-pensant disloqué dans une multitude du sens /

-insensée ?

 

Artaud "carné d'incarné de volonté osseuse sur cartilages de volonté entrée"

entendant des voix qui ne sont plus des voix appartenant au monde des idées

qui ne sont pas les voix de Titiana

Ophélie, Béatrice, Ulysse, Monella ou Ligeia

Eschyle, Hamlet ou Penthésilée,

mais les voix de Sonia Mossé -morte en 1943 dans une chambre à gaz du camp d'extermination de Majdanek,

de Germaine Artaud -sa petite soeur morte à 7 mois,

d'Yvonne Allendy -morte d'un cancer en 1935,

de Neneka Chilé, sa grand-mère maternellle.

 

Une inspiration "habitée"  ?

 

© Murielle Compère-Demarcy, 18 mai 2015.

 

 

Artaud & les Surréalistes

Ce qui signa la rupture entre Artaud et le groupe des surréalistes ne peut s'exprimer autrement que par des mots employés sur le ton d'un constat de fait, sans commentaires. Chacun y portera un jugement relatif, le sien, aligné sur ses propres convictions et son état d'esprit concernant le statut que doit revêtir la Littérature et la portée de cette dernière à ses yeux dans l'exercice et l'expérience du monde extérieur (ce que l'on nomme "la réalité pratique").

L'éviction d'artaud du groupe surréaliste eut pour signataires Aragon, Breton, Eluard, Péret, Unik, dans la brochure "Au Grand Jour" parue en mai 1927 et par laquelle étaient rendues publiques les exclusions d'Artaud et de Soupault du groupe surréaliste ainsi que l'adhésion des signataires au parti communiste.

Là où Artaud fut un littéraire forcené individualiste (ndla), les surréalistes furent une constellation gravitant autour de l'Astre-Phare Breton dont le charisme et le talent fédéra un groupe de fidèles partisans d'un même engagement littéraire ancré, à partir de 1927, dans la Révolution communiste.

Cet engagement ne pouvait en aucune façon concerné Artaud, préoccupé par "la matière de son esprit", exclusivement, par une sorte d'éclairage en éclats de désastre "du côté de l'agonie de l'être."

Artaud  ne pouvait trouvé SA place au sein du groupe surréaliste. Leur cheminement ne s'avançait guère sur le même territoire, la destination -s'il y en eut une- ne pouvait à aucun moment / en aucun lieu, se faire se rencontrer des voies sur le vaste chantier du Langage -en l'occurrence le vaste chantier expérimental de la Poésie- totalement / irréversiblement / ineffablement / irrémédiablement divergentes.

 

Murielle Compère-Demarcy, 20 mai 2015

 

Reproduisons ici une note extraite d'Au Grand Jour parue en mai 1927 et dans laquelle Artaud était violemment pris à partie. Son contenu est assez explicite pour n'appeler aucun commentaire :

(Source : Oeuvres d'Antonin Artaud, éd. Gallimard, collection Quarto ; 2004 ; p. 235)

Nous nous en voudrions de ne pas être plus explicites au sujet d'Artaud ; il est démontré que celui-ci n'a jamais obéi qu'aux mobiles les plus bas. Il vaticinait parmi nous jusqu'à l'écoeurement, jusqu'à la nausée, usant de trucs littéraires qu'il n'avait pas inventés, créant dans un domaine neuf le plus répugnant des poncifs.

Il y a longtemps que nous voulions le confondre, persuadés qu'une véritable bestialité l'animait. Qu'il ne voulait voir dans la Révolution qu'une métamorphose des conditions intérieures de l'âme, ce qui est le propre des débiles mentaux, des impuissants et des lâches. Jamais, dans quelque domaine que ce soit, son activité (il était aussi acteur cinématographique) n'a été que concession au néant. Nous l'avons vu vire deux ans sur la simple énonciation de quelques termes auxquels il était incapable d'ajouter quelque chose de vivant. Il ne concevait, ne reconnaissait d'autre matière que "la matière de son esprit", comme il disait. Laissons-le à sa détestable mixture de rêveries, d'affirmations vagues, d'insolences gratuites, de manies. Ses haines -et sans doute actuellement sa haine du surréalisme- sont des haines sans dignité. Il ne saurait se décider à frapper que bien assuré qu'il pourrait le faire sans danger, sans conséquences. Il est plaisant de constater entre autres choses, que cet ennemi de la littérature et des arts n'a jamais su intervenir que dans les occasions où il y allait de ses intérêts littéraires, que son choix s'est toujours porté sur les objets les plus dérisoires, où rien d'essentiel à l'esprit ni à la vie n'était en jeu. Cette canaille, aujourd'hui, nous l'avons vomie. Nous ne voyons pas pourquoi cette charogne tarderait plus longtemps à se convertir, ou, comme sans doute elle dirait, à se déclarer chrétienne.

 

N.B. : La réponse d'Antonin Artaud intervint en juin 1927, soit un mois plus tard, sous le titre : "A la Grande Nuit ou le bluff surréaliste". La rupture, malgré une tentative de réconciliation opérée par Joseph Barsalou qui jugeait possible une reprise ultérieure d'activités communes avec le groupe surréaliste et de suite désamorcée par Artaud, fut irréversible.

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