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Le Poète

 

"Celui qui s'en allait

 Celui qu'on retrouvait tous les soirs sur les quais

 Dans les désordres du langage

Celui qui n'avait plus que sa joie pour bagage

 Et dont l'astre brûlait les registres du port

 Celui qui s'engouffrait dans les voiles du sort

 

 Tournant vers le matin ses paumes lumineuses

 Celui se se gardait une fin bienheureuse

 En répondant au nom de tous les condamnés

 Il est là maintenant

 Son coeur est désarmé

 Tandis que le soleil encombre les vitrines

 Il sort de longs couteaux rouillés de sa poitrine

 

 Penché sur l'horizon réduit du bastingage

 Il regarde

 Il n'a plus les ferveurs de son âge

 Il ne renverse plus le monde en se levant

 Tout est loin dans la rogue épaisse du levant

 

 Pour retrouver l'éclat des santés

 La jeunesse

 Et le grand large avec ses marées de tendresse

 La bonne odeur du jour

 Il tend les bras

 Il est certain de son amour."

 

René Guy Cadou, "La vie rêvée", in Poésie la vie entière, éd. Seghers ; 2001.

"René Guy Cadou, une sensibilité de poète à l'horloge du coeur"

  ( Murielle Compère-Demarcy)

René Guy Cadou, poète lyrique

René Guy Cadou a restitué au lyrisme ses pouvoirs de pénétration et de communication et, en détachant la poésie de toute formule d'école, l'a ramenée à sa vocation naturelle, qui est celle du chant et de l'effusion." Michel, MANOLL (Préface à Poésie la vie entière, éd. Seghers ; 2001).

"Je ne cèle point que mes poèmes m'arrivent de bien plus loin que moi-même et que, vous autres, je vous entretiens d'un monde fugace, inaccessible comme un feu d'herbes et tout environné de maléfices. Je vous fais voir un pays sans horizons possibles, mais maintes fois reconnaissable, au chef orné de garance et de pourpre."

"Sa maison, comme la proue d'un navire, plogeait directement sur une campagne sans grâce où tout est solitude, abandon, désert. On ne perçoit rien que le murmure du vent, le frémissement des feuillages ou le tintement de la cloche de l'église rustique."

Personne sauf, de loin en loin, la silhouette d'un paysan, se découpant sur un ciel chargé de nuées hauturières -une carriole tintinnabulant au fond d'un chemin creux ou bien un cheval qui caracole, crinière au vent.

C'est là que le poète faisait, quotidiennement, à l'heure du crépuscule, le point de sa navigation, trouvait la réponse à toutes ses poignantes interrogations et la justification d'une existence, volontairement en marge, mais située sur un versant privilégié où rien ne vient entraver le libre exercice d'une imagination ardente, reliée de toutes ses fibres à la substance du réel.", Id.

Poésie la vie entière

 

Déclaration d'amour

 

Je t'aime

Je te tiens à mon poing comme un oiseau

Je te promène dans la rue avec les femmes

Je puis te rouer de coups et t'embrasser

O poésie

En même temps

T'épouser à chaque heure du jour

Tu es une belle figure épouvantable

Une grande flamme véhémente

Comme un pays d'automne démâté

Tu es ceinte de fouets sanglants et de fumées

Je ne sais pas si tu t'émeus

Je te possède

Je te salis de mon amour et de mes larmes

Je te grandis je te vénère je t'abîme

Comme un fruit patiemment recouvert par la neige.

L'efficacité de la poésie

René-Guy Cadou concevait la poésie sur le mode des vases communicants partageant leur flux par la grâce, le viatique et l'efficacité des mots.

 

"Il avait appris, d'expérience, que le poète hors de sa sphère particulière et unique se trouve dépossédé de ses sources et de son impulsion créatrice. Ne contiennent-elles pas ce "dictamen" -cette dictée du songe et de l'être, l'un en l'autre confondus ?

S'il y a une vérité en poésie elle ne peut être que consubstantielle au poète. Elle s'est lentement formée et concrétisée en lui et il en tire sa substance et ses pouvoirs d'expression.

Pas d'unité esthétique sans adéquation de la forme, de la matière et de la pensée. Ce qui suppose un transfert permanent de l'unité fonctionnelle du poème à celle de la vie."

Avec une intensité croissante, Cadou nous met en présence de cette conflagration d'éléments, parfois antagonistes, portés à leur degré de tension maximale, qui se révèlent comme conditions préalables et primordiales du poème.

La poésie, au sens où il l'entendait, est méditation, concentration, repliement sur soi, avant d'être jaillissement. Et elle naît du point le plus insaisissable -le plus secret de nous-même- unique et merveilleux instrument spirituel, dont le coeur et l'intelligence forment l'alliage." Michel MANOLL, in Préface à Poésie la vie entière, éd. Seghers ; 2001.

"S'il voulait faire parler les mots, c'est qu'il savait que le langage parvenu à un degré où la simplicité et le dépouillement l'arrachent à la pesanteur, devient un "état de grâce" dont chacun doit éprouver les vibrations et le contenu émotionnel."Michel MANOLL, Préface à Poésie la vie entière, éd. Seghers ; 2001.

 

 

"Je veux chanter la joie étonnement lucide

 D'un pays plat barricadé d'étranges pommiers à cidre...

 Voici que je dispose ma lyre comme une échelle à poule contre le ciel

 Et que des paysans viennent voir ce miracle

 D'un homme qui grimpe après le voyelles..."

L'amour, l'émotion, l'amitié, la ferveur

"Le temps qui m'est donné, que l'amour le prolonge" René-Guy Cadou.

 

"René avait, avec un pouvoir d'émerveillement sans pareil, l'innocence du regard et l'intuition des choses cachées et presque indicibles. Toute chose prenait, sous son regard, une dimension et une densité nouvelles.

Je crois vraiment qu'il ne pouvait faire alliance avec ce monde qu'en le chargeant de tout un poids de tendresse infinie, avec la certitude tranquille que nulle ténèbre ne peut s'interposer entre un coeur de poète et la vérité dont il se réclame.", Michel MANOLL, Préface à Poésie la vie entière, éd. Seghers ; 2001.

 

"Pourquoi donc René Guy Cadou aurait-il eu scrupule à nous dire que l'amour est le chant unanime des hommes, que seul le coeur a pouvoir de donner leur configuration et leur lumière ascensionnelle aux étendues de l'univers intérieur, de parvenir jusqu'aux limites de l'être, de renouer sans cesse les liens qui nous rattachent au visible et à l'invisible ?

"... Là où il y a eu miracle d'amour, il y a eu création. Le geste de Véronique, qui présuppose un miracle d'amour, a trouvé sa récompense dans l'art... C'est pourquoi la poésie s'est mise à bouger dans le sens des feuilles. C'est pourquoi, participant également aux saisons de l'homme et à celles de la terre, elle a pris un caractère éminemment végétal, un caractère de liberté unique..."

 

Le silence des campagnes

"Nul d'entre eux n'oubliera ces profondes auberges où les cuivres rougeoient, les prés comme des salles de bal, sous les pommiers, les champignons roses qui poussent en fer à cheval, derrière les haies, le pressoir de pierre, près du jardin. Nous faisions rôtir le chevreuil, griller les châtaignes, mettions à cuire, sur le poêle communal, de copieux civets de lièvre, relevés de cidre et de châtaignes."

"Il me semble écrit René-Guy Cadou peu de temps après son installation définitive à Louisfert, où il fut nommé instituteur à la rentrée d'octobre 1945, que je pourrais récrire en quelques mois tous les poèmes d'autrefois. Mais ceux d'aujourd'hui doivent venir lentement, comme une respiration fragile, comme les canines de la fougère sur les vitres... Je ne vis et n'oeuvre que dans un paysage dégagé de ses conséquences, volontairement plat avec, çà et là, à travers champs, la croupe immobile d'un pommier :

Je veux chanter la joie étonnement lucide

D'un pays plat barricadé d'étranges pommiers à cidre...

Voici que je dispose ma lyre comme une échelle à poule contre le ciel

Et que des paysans viennent voir ce miracle

D'un homme qui grimpe après les voyelles...

 

"Il y a peu d'exemple, en poésie, d'un pareil enracinement, d'une telle stabilité, d'une fusion aussi totale entre un homme et ce qui le rattache à la terre originelle, à ces pays dénudés faits d'horizons nacrés, de vapeurs mouvantes, où l'on devine la sourde rumeur de la mer." Michel MANOLL, in Préface de Poésie la vie entière, édition Seghers ; 2001.

A Sainte-Reine-de-Bretagne, le bourg natal, ou à Louisfert -l'étape terminale- tout a même identité, même texture, même consonance.

Le coeur du poète est resté prisonnier des paludes de la Grande Brière. C'est un lieu hors du monde, parsemé d'îlots, coupé d'étiers et de marécages où des ormes chenus et d'humbles maisons à toit de chaume font ombre, décor et rideau contre la tempête.

De place en place ondulent de grands roseaux où la faune lacustre a bâti son nid.

Ici le ciel et l'eau dominent le paysage et en accentuent l'âpreté et le dénuement.

"Je ne puis détacher mon regard de ces paysages", m'écrivait-il. Et c'est à travers ces choses qu'il voulut se comprendre, fidèle à ces grands espaces et à ces pays muets des confins de l'Occident, qui ne sont d'aucun temps et perdurent dans une éternité silencieuse.

 

 

 

 

 

 

"Devant le jour épais qui s'avance à pas lents

 Devant l'horrible face à face

 O coeur ouvert à tous les vents

 Et jusque dans ces bras qui cherchent le courant

 Hier demain et à présent

 

 Il n'y a rien de nouveau

 Sous le soleil de ma poitrine

 C'est toujours la même tendresse qui chemine

 Le même filet bleu qui baigne mes poumons

 Toujours ma chair à l'abandon

 

 Plus haut la tête claire

 O mon front riverain du ciel et de la terre

 Prunelles éclatées dans un printemps trop doux

 Je cours

 Et je suis fait pour aller à genoux

 

 Ne me demandez plus de partager vos armes

 Je dispose mes mains autour de ma maison

 Et ceci est mon sang et le froment des larmes."

 

René Guy Cadou, "La vie rêvée" in Poésie la vie entière ; éd. Seghers ; 2001.

Tag(s) : #René-Guy Cadou

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