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«L'art a pour devoir social de donner issue aux angoisses de son époque. L'artiste qui n'a pas ausculté le cœur de son époque, l'artiste qui ignore qu'il est un « bouc émissaire », que son devoir est d'aimanter, d'attirer, de faire tomber sur ses épaules les colères errantes de l'époque pour la décharger de son mal-être psychologique, celui-là n'est pas un artiste. Tout comme les hommes les époques ont un Inconscient. Et « ces parties obscures de l'ombre » dont parle SHAKESPEARE ont aussi une vie à elles, une vie propre « qu'il faut éteindre ». A cela servent les œuvres d'art. [...] Or, tous les artistes ne sont pas en mesure de parvenir à cette sorte d'identification magique de leurs propres sentiments avec les fureurs collectives de l'homme. Et toutes les époques ne sont pas en mesure d'apprécier l'importance sociale de l'artiste et cette fonction de sauvegarde qu'il exerce au profit du bien collectif. Le mépris des valeurs intellectuelles est à la racine du monde moderne. En réalité, ce mépris dissimule une profonde ignorance de la nature de ces valeurs. Mais cela, nous ne pouvons perdre nos forces à le faire comprendre à une époque qui, chez les intellectuels et les artistes, a produit en grande proportion des traîtres, et, dans le peuple, a engendré une collectivité, une masse qui ne veut pas savoir que l'esprit, c'est-à-dire l'intelligence, doit guider la marche du temps.»

Contexte de l'oeuvre d'Antonin Artaud : Artaud face à l'institution asilaire

"L'histoire de l'oeuvre (d'Artaud) s'est (...) compliquée en raison du rôle qu'y a joué l'institution psychiatrique. Il faut rappeler que, de son internement d'office en octobre 1937 à sa sortie définitive de l'hôpital de Rodez en mai 1946, Antonin Artaud aura passé neuf ans dans divers asiles d'aliénés, à une époque où les conditions de vie, ou de survie des malades y étaient particulièrement dramatiques. A l'exception d'une lettre (...) rien ne nous est parvenu de la première période de son internement, soit qu'il n'ait rien écrit, soit que toute trace en ait été perdue. Il faut attendre son transfert à l'hôpital psychiatrique de Ville-Evrard en février 1939, pour que de nombreuses lettres de lui commencent à parvenir à l'extèrieur ou soient conservées par les médecins. On s'accorde aujourd'hui à reconnnaître que son départ de Ville-Evrard pour l'asile de Rodez en 1943 a sans doute sauvé Artaud de la chronicisation, cet enlisement définitif dans la vie asilaire qui guette à long terme tant d'enfermés. Tout ceci n'interdit pas quelques remarques concernant le rôle que joua le docteur Gaston Ferdière, médecin-chef de l'asile de Rodez, vis-à-vis d'Artaud et de son oeuvre. Il ne s'agit certes pas ici de ranimer les violentes polémiques -historiquement et idéologiquement datées- qui firent de lui le digne représentant d'une psychiatrie d'avant-guerre aussi arrogante que bornée, traitant ses patients comme des cobayes, leur administrant des léectrochocs comme d'autres la torture, incapable de rien comprendre au génie littéraire d'Artaud. Avec les recul des années, on perçoit mieux aujourd'hui comment la personnalité complexe de Ferdière, se raidissant avec hauteur sous les critiques et réécrivant l'histoire après coup, tout comme ses faiblesses de collectionneur et ses vanités littéraires, ont pu faire de lui le trop facile bouc-émissaire d'une collectivité se repentant peut-être d'avoir laissé enfermer un poète. Il reste que la tutelle que Ferdière crut devoir exercer syur les textes d'Artaud écrits à Rodez, le droit de regard, voire de propriété, qu'il s'arrogea sur la publication de certains écrits, témoigne de la fragilité des droits des internés face à l'administration psychiatrique de l'époque. C'est ainsi que les Nouveaux Ecrits de Rodez, recueil des manuscrits d'Artaud que Ferdière détenait encore, ne furent rendus publics qu'en 1977.

Tag(s) : #Je saigne de mon nom

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